L'IRRESISTIBLE ASCENSION DE L'INSOLENTE MARION / EMMA DEBROISE

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La vie de Marie Tromel
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CHRONIQUE CULTURELLE
LOLA BARD

Humour, enjeux politiques et faits historiques, une pièce contemporaine qui revisite le destin de Marion du Faouët.

Après une collaboration artistique pour leur réécriture d’Andromaque, Emma Debroise et Jean-Yves Brignon se sont réunis pour créer L’irrésistible ascension de l’insolente Marion. Cette pièce, produite par la compagnie théâtrale À Visage Découvert, a été présentée le 17 octobre 2025 à la Pyramide des arts de Saint-Amand-Montrond.

Emma Debroise, autrice et comédienne, a écrit la pièce de théâtre en alexandrins. Ce choix crée un contraste significatif entre la forme noble des alexandrins, utilisés majoritairement dans le théâtre classique, et le destin populaire d’une figure marginale du XVIIIe siècle. L’insolence de Marion est illustrée dans la forme même du spectacle : l’usage des alexandrins pour raconter l’histoire d’une libertine contredit les normes sociales.

Une légende bretonne à la Robin(e) des bois

Jean-Yves Brignon, metteur en scène, plonge les spectateurs dans la Bretagne du XVIIIe siècle à travers une ambiance folklorique. Le spectateur est invité à s’impliquer dans la dynamique de la pièce. Une charrette, au milieu de la scène, sert de moyen de transport, de bar puis de cellule de prison. L’économie du décor s’ancre parfaitement dans cette période. Cela rend compte, en effet, de la pauvreté des Bretons. Les costumes, eux, ressemblent à des guenilles, des vêtements souillés. Ces éléments illustrent l’état de dénuement de l’époque : les Bretons ont peu de moyens financiers. Au XVIIIe siècle, la famine et la pauvreté étaient omniprésentes. De nombreuses révoltes éclataient, notamment à cause de l’augmentation du prix du pain. Marie Tromel ou Marion du Faouët, âgée de vingt-trois ans au début de son histoire, est la fille de journaliers. Elle devient cheffe d’une bande de brigands. Ils volent les richesses des nobles pour les distribuer aux pauvres, souhaitant combattre les injustices et l’oppression.

Marion, jouée par Emma Debroise, est un personnage qui illustre la révolte sociale mais aussi politique. Elle refuse de se marier, souhaitant fuir les règles de l’époque, comme le devoir marital ou l’autorité masculine. Alors, elle choisit de se battre pour être une femme libre et indépendante, au risque d’être emprisonnée pour toutes ses déroutes.

Le théâtre en triple résonance

L’irrésistible ascension de l’insolente Marion s’appuie sur le principe de la mise en abyme. Les comédiens se présentent au public en 2025. Ils portent des vêtements contemporains et lancent quelques moqueries au public, sur une tenue, une coupe de cheveux, ce qui forme directement un lien entre la scène et la salle. Mahe, lui, est le personnage qui permet une liaison entre la narration et le jeu de la vie de Marion. Quand il agit en tant que narrateur, il est seul sur scène, éclairé par un projecteur. Puis, la lumière s’éteint pour laisser place aux comédiens, jouant les amis de Marion au XVIIIe siècle. Parfois, Mahe les rejoint pour jouer son propre rôle, conté auparavant, dans la vie de Marion. Cette mise en abyme, qui contient donc trois niveaux de jeu, peut déstabiliser les spectateurs, qui tentent de jongler entre le discours des comédiens, la narration de Mahe puis le jeu de l’histoire de Marion. Cependant, elle diffuse un regard critique, par le personnage de Mahe, aux spectateurs. Il commente, émeut, souligne et accentue la révolte.

Aussi, les comédiens se changent sur scène, derrière un paravent, ce qui accentue les différents niveaux de jeu. Ils se préparent à entrer dans un nouveau rôle et avertissent les spectateurs d’un changement. Le fait que les comédiens jouent plusieurs personnages peut également perdre les spectateurs face à leur nouvelle identité.

Une mise en scène participative

Sur scène, cinq comédiens pour quarante-cinq rôles : ce constat a été révélé dès l’ouverture de la pièce. C’est un nouveau pas vers la rupture du quatrième mur : il n’y a pas un public, des comédiens et une histoire. Les spectateurs sont invités à participer au récit de la vie de Marion. Régis Chaussard, incarnant le rôle de Mahe, apparaît pour la première fois dans le public, descendant les escaliers de la salle, rejoignant ensuite la scène. Ce personnage permet au public de devenir lui-même un comédien, une unité nécessaire. Il s’engage dans les combats de Marion. Ce processus d’immersion, qui rompt l’illusion comique et retire le spectateur de la fiction, le pousse à s’engager dans une réalité projetée sur scène. Jean-Yves Brignon, par sa mise en scène, semble capturer le public pour qu’il parvienne à faire face aux normes de l’époque. Cela lui prouve qu’il est une clef active de la résolution de la révolte.

Tout au long de la pièce, les comédiens sollicitent le public. Il doit prononcer le slogan : « à mort les profiteurs » à des moments clés de la représentation. Cela fait partie des choix du metteur en scène : intégrer la voix des spectateurs dans le récit de la vie de Marion pour les engager pleinement dans une réflexion sociale. Mais le public est aussi invité à faire des bruits d’animaux. Cet humour modernise la pièce et permet de responsabiliser la salle tout en dédramatisant les enjeux à travers les rires. Les perruques verte et rose fluo de deux aristocrates ont aussi permis au public de rire tout en prenant conscience du mépris de la noblesse. Cet anachronisme esthétique souligne de nouveau la modernité de la pièce. Elle devient plus accessible et moins moralisatrice.

Une figure symbolique : entre Histoire et actualité

Dans les années 1730, Marion et ses amis portaient un bandeau rouge, autour du bras ou de la tête, en guise de symbole. Cet accessoire rouge, chargé de sens, est un écho à la révolte des Bonnets Rouges survenue en 1675. Les paysans bretons se rebellaient contre Louis XIV qui avait imposé de nouvelles taxes alors que la population était déjà plongée dans une profonde pauvreté. La couleur rouge devient donc un code scénique, un signe de rébellion.

Lors de la scène finale, Marion se trouve sur la charrette, tenant un drapeau rouge, le bras levé vers le ciel. Ce tableau historique représente l’œuvre La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix, réalisée en 1830. Marianne, personnage allégorique représentant la liberté, y porte un bonnet phrygien ainsi que le drapeau français. Une femme, au milieu d’hommes, est en marche vers la liberté. Marion, elle, portait un bandeau et un drapeau rouges, couleur du sang mais aussi de la bataille. Ce tableau final, poignant, permet à l’histoire de Marie Tromel de traverser les époques mais aussi la France. En effet, il n’est pas seulement question de l’histoire d’une brigande bretonne mais d’une femme en quête d’égalité, de justice et de liberté. Aujourd’hui, ce combat est encore d’actualité, ce qui permet au spectacle d’entrer en résonance dans l’esprit du public.


En revisitant l’histoire de Marion par l’humour et l’engagement, Jean-Yves Brignon et Emma Debroise offrent aux spectateurs une pièce de théâtre réflexive et accessible. Exigeante dans sa forme et symbolique des luttes du XVIIIe siècle, cette proposition théâtrale justifie pleinement la découverte de L’irrésistible ascension de l’insolente Marion.

Lola BARD, 28 novembre 2025